L’interview du Parrain: Pat Mills

Pat Mills bien après la date d’expiration, ramené d’entre les morts par Grégory Maklès

Petit préalable : je ne ferais probablement pas de BD sans Pat Mills. Pour moi, son approche a toujours été « the way do it ». Divertissante mais profonde, une narration ouvrant à la fois sur des dialogues forts et des visuels percutants, méchant mais empathique, j’ai été attiré vers Mills dès que quelqu’un a amené un juge Dredd (qu’il a créé avec John Wagner) dans mon collège. Des années plus tard, lorsque j’ai été époustouflé comme beaucoup par les superbes éditions Zenda de Slaine and Marshall Law, je n’ai pas réalisé immédiatement que ce nectar là venait de la même fontaine. Mais j’avais soif!

C’est aussi un grand auteur international qui a toujours voulu être publié en France et l’a fait avec rien moins qu’Oliver Ledroit. A ce jour, ils ont produit 10 albums ensemble, des sorcières de Sha aux vampires infernaux de Requiem

En outre Pat Mills n’était pas seulement célébré pour ces oeuvres ou le merveilleux Charlie’s War. Il a également créé de nombreux magazines de bande dessinée, y compris le très cultes 2000 AD ou il a participé à la genèse de Judge Dredd avec John Wagner. Nommez n’importe quel artiste ou écrivain anglais qui a de l’importance dans les bandes dessinées (et il y en a beaucoup !), ils y sont presque certainement passé…

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2000 AD, Slaine, Dredd, tous créés ou co-créés Pat Mills

Alors imaginez notre joie quand Pat a accepté de faire partie de Gryyym… Non seulement il a apporté une merveilleuse histoire de science-fiction sombre illustrée par l’incroyable Fay Dalton, mais il a aussi eu une histoire thématiquement parfaite pour nous autour du personnage « Shlock » : des fables sinistres à la recherche du bon artiste, qui sera… un quelqu’un d’exceptionnel. Vous serez étonnés.

Tout cela, bien sûr, inédit en France (ou partout).

Nous avons demandé à Pat Mills d’être nos sponsor, car bâtir sur l’héritage de 2000 AD signifie beaucoup pour Gryyym. Voici une longue interview où il nous donne son point de vue unique d’une carrière longue et dense qui s’est répandue au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en France comme nulle autre sur la bande dessinée et son évolution.

Bonjour Pat, et merci pour votre parrainage !
Vous avez peut-être lancé plus de magazine de BD britannique que n’importe qui de vivant ou de mort, et maintenant vous aidez les « froggies » que nous sommes à lancer Gryyym, un mook crowdfundé à partir du 28 mars 2019 sur kisskissbankbank. De Battle Weekly (1975) à 2000 AD (1977) en passant par Toxic (1991) et bien d’autres et maintenant Gryyym, comment voyez-vous l’évolution de la création de publication de bande dessinée de genre ?

Il y avait plusieurs façon de faire. En Grande-Bretagne l’une de celles-ci était de produire des bandes dessinées pour adultes – comme Revolver et Crisis. On pouvait aussi rendre 2000AD plus adulte. En fin de compte, en Grande-Bretagne, cette approche fut un echec qui a aliéné de nombreux jeunes lecteurs. C’est arrivé en large part par l’arrogance, le snobisme et le mépris des professionnels pour ces derniers. Et ceux-ci ont réagi en quittant les bandes dessinées. Aujourd’hui, les BD britanniques survivent à peine.

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ABC Warriors, Simon Bisley’s iconic debut with Pat Mills

Une deuxième voie pourrait consister à attirer des lecteurs plus jeunes en Grande-Bretagne tout en conservant une certaine sophistication. Valerian est par exemple le genre de série qui – convenablement « anglicisée  » – plairait aux lecteurs de tous âges en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, personne n’est intéressé à produire des bandes dessinées pour enfants. C’est très dommage.

En France, tout cela est différent car vous avez une industrie de la bande dessinée plus saine. Et Gryyym semble être un pas en avant très vivace pour promouvoir de nouveaux talents

D’ailleurs, l’influence française sur la science-fiction et la bande dessinée n’a jamais été suffisamment comprise ou valorisée à mon avis. Je l’ai certainement reconnue en l’an 2000, mais je doute que beaucoup de gens soient conscients de son influence sur Star Wars, Alien, Blade Runner, etc. Donc un « comic » français comme Gryyym obtient immédiatement mon vote !


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Marshal Law, avec Kevin O’Neill. Pas forcément un modèle pour la jeunesse.

Vous avez connu diverses résistances et censures par rapport à ce que vous avez décrit comme un établissement conservateur. Selon vous, comment les restrictions imposées aux auteurs ont-elles évolué au cours de votre carrière ?

La censure n’est pas si forte ces jours-ci. Par contre il y a un manque d’intérêt pour la politique, les thèmes historiques et sociaux, en tous cas en Grande-Bretagne. La plupart des gens aimeraient qu’on s’en tiennent aux trucs habituels – donc pas beaucoup de progrès là-bas. Les plus gros problèmes se situent ailleurs.

C’est à dire ?

Les deux grands problèmes qui ont presque détruit les bandes dessinées britanniques sont les suivants.

Premièrement, les droits d’auteur dans l’édition britannique sont une honte. Fondamentalement, tous les grands éditeurs britanniques achètent tous les droits et les redevances sont soit inexistantes, soit très faibles. C’est peut-être difficile à comprendre pour vous en France – après tout, votre pays de ce que je comprends a été le tout premier à créer des lois sur le copyright pour protéger les créateurs. En Grande-Bretagne, ils ont un système misérable dans lequel les éditeurs possèdent toutes les œuvres des créateurs. Cela signifie que beaucoup de créateurs se fichent de leur travail et utilisent la Grande-Bretagne comme tremplin pour travailler pour l’Amérique – où il y a un meilleur potentiel économique, même si, dans la pratique, c’est souvent à peine mieux que la Grande-Bretagne. Ou ils considèrent le travail dans la bande dessinée comme un passe-temps et n’abandonnent pas leur travail « régulier ». Quoi qu’il en soit, l’absence de droits a entraîné une perte de talents. Nous sommes donc toujours à l’âge de pierre en Grande-Bretagne, j’en ai bien peur… Peu de nouveaux talents comme Bolland, Bisley, Fabry et O’Neill se sont présentés au cours de la dernière décennie.
Il y avait une exception notable – Fay Dalton que j’ai immédiatement reconnue comme étant une Grande! Et pourtant pourrais-je avoir son travail publié 2000 AD ? Quand il gèlera en enfer, apparemment ! Pas d’explication, donc je dois supposer que c’est parce qu’elle est trop classique et trop sexy pour l’Angleterre. Sa perte ici est au final dans l’intérêt de la France, alors que vous allez publier l’une de ses histoires. Elle travaille actuellement sur Casino Royale pour la succession de Ian Fleming. Elle est probablement maintenant trop chère pour les comics !

C’est ainsi que la Grande-Bretagne néglige ses nouveaux talents.

Deuxièmement, nous avons aussi une forte dose de snobisme intellectuel. Bien que peu de professionnels l’admettent, ils n’aiment pas travailler pour les enfants. Ils rêvent de romans graphiques qui, dans la pratique, se vendent généralement à peu d’exemplaires, mais qui peuvent recevoir une bonne reconnaissance lors des conventions. Ainsi, les enfants, sur lesquels l’industrie britannique de la bande dessinée était basée, sont négligés pour aller jouer à des jeux vidéo à la place.

En France, c’est différent – vous avez une industrie de la bande dessinée en bonne santé et vous pouvez soutenir des livres avec un certain snobisme intellectuel ou un certain cinéma d’art et d’essai ou peu importe comment vous l’appelez en France. En Grande-Bretagne, nous n’avons pas ce luxe.

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Requiem, avec Olivier Ledroit. Basé sur des personnages réels. Devinez qui!

Vos histoires utilisent généralement le cadre léger d’un genre populaire imbriqué avec un angle politique sous-jacent. Les implications sociétales en Science Fiction sont souvent faciles à saisir ; dans l’horreur, elles peuvent être plus subtiles. Comment aimez-vous utiliser ce genre lorsque vous écrivez ?

L’horreur et la SF peuvent toutes deux faire valoir des arguments politiques forts. Par exemple, l’histoire d’horreur Schlock Pioneer 13 – que je sais que vous comptez publier – porte sur le placement de produit au cinéma et à la télévision. Je crois qu’à Hollywood, c’est pire et même que certains des films de Marvel sont financés par la CIA.

Comment celà?

Je crois que la CIA a soutenu le film Hulk. C’était certainement une agence du gouvernement américain (note: voir cet article sur le sujet). Presque tous les personnages de fiction britanniques – Sherlock Holmes, James Bond, Le Mouron rouge, etc – sont issus des classes supérieures. Au cas où vous vous demandez qui est Le Mouron rouge… C’était un personnage très populaire dans les films et livres britanniques jusqu’aux années 1980. C’est Sir Percy Blakeney qui a sauvé ces pauvres aristocrates français  » innocents  » de la guillotine, devançant constamment le méchant agent secret Chauvelin de la république française qui n’était tout simplement pas assez intelligent pour l’aristocratie britannique. Comme vous pouvez sans doute le deviner, ma sympathie va à Chauvelin. Il aurait dû attraper Sir Percy et le présenter à Madame Guillotine!

Tous mes héros sont de la classe ouvrière et il y en a que vous ne connaissez pas comme Defoe qui est un niveleur britannique du 17ème siècle (socialiste/communiste précoce) qui combat des zombies, etc.

C’est embarrassant comme en Grande-Bretagne, on lèche le cul des classes supérieures. Il nous faut plus de personnages comme Fantomas pour y faire face ! Je comprends pourquoi il était populaire en France, bien que nous soyons si obéissants à l’autorité en Grande-Bretagne que je suppose que ça ne marcherait pas ici.

Vous nous avez donné pas mal de bandes dessinées marquantes mélangeant le divertissement terriblement cruel et les sujets adultes. Marshall Law est une critique au vitriol de la façon dont le Show Biz, la politique, la science et l’armée travaillent ensemble d’une manière qui rappelle explicitement les États-Unis de l’après-Vietnam. Slaine est une démolition en profondeur du machisme, déroulant a un discours très en avance sur la société qui continue de trotter derrière. ABC Warriors se rit de la façon dont toutes les guerres sont inutiles, etc. Quel sont, selon vous, les sujets brûlant à traiter en 2019 ?

Probablement ce que je fais dans mes romans Read Em et Weep qui traitent du monde de la bande dessinée. Là, je me concentre sur les enfants qui se vengent des agresseurs sexuels. En particulier un personnage de fiction inspiré par l’infâme Jimmy Savile, une célébrité de la télévision.
Et un autre roman-texte sur un assassin pendant la Première Guerre mondiale – détaillant le commerce avec l’ennemi pendant la Première Guerre mondiale. Ainsi, la France fournissait à l’Allemagne des explosifs et des ingrédients pour le gaz toxique. Et l’Allemagne fournissait à la France de l’acier, du fil barbelé, etc. Le tout via la Suisse. C’est un mensonge qui se répète aujourd’hui avec les guerres modernes.

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The Cursed Earth, avec Brian Bolland, l’un des arcs emblamétiques de Judge Dredd


Charlie est votre héros positif, mais en général, vos histoires sont plutôt du genre « les salauds entre eux », genre que j’aime beaucoup personnellement. Ce cadre pour une histoire a également fonctionné à merveille dans des films comme Le Bon, La Brute, Le Truand. Qu’est-ce que vous aimez chez ce genre de protagoniste ?

Les bons dans les films, les bandes dessinées et les livres peuvent être ennuyeux. Nous voulons toujours que nos personnages soient imparfaits d’une façon ou d’une autre. Charley avait des failles parce qu’il n’était pas très intelligent et qu’il croyait donc à la propagande de la Première Guerre mondiale.


Charlie est un type bien, cependant. Alors que vos autres héros, c’est beaucoup moins clair…

Probablement parce que nous sommes tellement cyniques dans les BD britanniques. Dans les romans, il y en a plein. Dans les bandes dessinées féminines, il y avait de nombreuses héroïnes positives. En Grande-Bretagne, les filles vendaient deux fois plus de BD que les hommes. Mais c’est un monde d’hommes dans la bande dessinée et peu de professionnels (à part moi) étaient intéressés. Ils sont en train de profiter lentement d’une petite renaissance.

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Charley’s War avec Scott Goodall. La véritable horreur…


Dans une autre interview, vous avez mentionné comment vous pensiez qu’une limitation du personnage du juge Dredd en regard du potentiel succès des adaptations cinématographiques était sa nature fondamentalement fasciste. En effet, Dredd remplit un modèle de nombreux héros « Millsiens » avec une composante fasciste ou terroriste explicite (Marshal Law, presque tous les guerriers ABC, Bill Savage, Requiem…). Qu’est-ce qui vous pousse à ce mélange d’attaques contre des cibles typiquement révolutionnaires (les bellicistes, les riches et les puissants…) à travers des protagonistes qui n’ont jamais peur de juger et d’exécuter en une seule balle ?

C’est la façon la plus efficace sur le plan commercial de faire les choses. Ca accroche rapidement avec un public. Dans une bande dessinée hebdomadaire, nous n’avons que six pages par histoire pour avoir un impact, donc il faut faire vite ! Nous n’avons pas le luxe d’un album de 48 pages. Et notre public veut un résultat rapide.

Alors nous avons constaté que plus le personnage est extrême, plus les lecteurs l’aiment. D’où Dredd. Mais on l’a déformé pour qu’il y ait un sous-texte radical. A cet égard, nous avons probablement été influencés par les BD françaises et américaines comme 1984.


Merci Pat, et pour nos lecteurs, soutenez nous à partir du 14 mars pour découvrir les histoires formidables que Pat a préparées pour Gryyym !


Reaper Buddy avec Fay Dalton… à découvrir bientôt dans Gryyym!

https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/gryyym

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