L’équipe Gryyym : Jérôme Martineau

Portrait de Jérôme en éditeur pas tout à fait mort par Joseph Lacroix

Bonjour, peux-tu te présenter ?

Moi, j’aime les histoires et les livres.

Petit, je suis passé de Strange et Yoko Tsuno à L’Incal et Dark Knight et depuis, je ne me suis jamais arrêté. Je n’ai pas de souvenir d’une journée sans BD.

Chaque semaine, je continue d’enfourner ma pile de comics. J’aime ces histoires à suivre en pointillés, de mois en mois, comme autant de colonies de fourmis qui arpentent les sillons de mon cerveau.

Une perfusion continue, un liquide sémiotique dans lequel je baigne, parsemée de quelques épiphanies : V pour Vendetta, Ikkyu, Den.

V for Vendetta, Moore, Lloyd

Comme en bandes dessinées, en littérature ou en musique, j’aime de tout, partout, genre, style, forme, une ivresse éclectique : Otis Spann, Alan Moore, Albert Camus, Jeff Noon, Pavement, Taiji Matsumoto, Colin Stetson, Ernesto Sabato, Bruce Springsteen, Warren Ellis, Jason, Lovecraft, William Blake, Edward Austin Abbey, Mignola, The Cure, Jordi Bernet, Corben, Joy Division, Jaime Hernandez, Darwin Cooke, Sonic Youth, Richard Wagner, Richard Strauss, Ales Kot, Dostoïevski, Mazzucchelli, Sienkiewicz, Bisley, McKean, Ian Banks, Thomas Pynchon, Poe, David Mitchell, Moorcock, Rick Rememder, Chris Ware, John Burnside, Silas Hogan, Charles Burns, Hannu Rajaniemi, Kafka, Otomo, Moebius, Giraud, Leonard Cohen, Pratt, Tardi, Sonny Boy Williamson, Damazio, Jean-Philippe Jaworski, Bill Watterson, Thelonius Monk, The White Stripes, Pulp, Bruno Schultz, Led Zeppelin, Scarlatti, Constantin Cavafis…

Ikkyu, Sakaguchi

C’est grisant. Une liste sans fin qui change à tout instant et que je peux refaire à l’infini.

Dans le boulot, ça complique tout. Surtout quand on s’improvise éditeur de bandes dessinées. Carabas est né en 1999 avec le projet de publier Leela & Krishna de Georges Bess.

Vampires, collectif – Popbot, Wood – J’ai Tué Adolf Hitler, Jason

Et après, le chaos : de la BD underground révolutionnaire, des bluettes contemporaines, de l’aventure spatiale et musicale, un Norvégien qui s’installe à Montpellier croisé au bord du Pacifique, des projets opportunistes, des traductions – le mémorable Popbot d’Ashely Wood, un peu de manga parce que tout le monde en faisait… un ovni éditorial inclassable, difficile à suivre.

Des tas de rencontres, beaucoup d’amis, dont certains sont là aujourd’hui.

Mais au bout de 10 ans, le constat était dur : économiquement invivable, des livres incroyables mais introuvables.

Depuis, Carabas a rentré les ailes, juste un livre de temps en temps avec des amis.

Entre temps je suis passé par la presse – jeunesse essentiellement, sous licence évidemment, car c’est encore la façon la plus rapide de s’acheter une notoriété et d’émerger.

Puis en 2012, c’est le début de l’aventure Semic. D’abord avec Marvel puis avec le Studio Ghibli. Je me suis éloigné du papier pour la résine, le vinyl, le textile… afin de réaliser des produits dérivés en tout genre, sur tous les supports, sous toutes les formes : du mugs à la statue, du porte-clés à la tirelire, des tableaux aux peluches…

Plein de nouvelles expériences, de nouveaux métiers à apprendre, et toujours des tas de personnes à rencontrer !

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L’Âge de Raison, Bonhomme, le premier album Carabas primé à Angoulême !

Et pourquoi tu fais Gryyym ?

Bin justement, Gryyym c’est l’occasion de revenir aux histoires et au livre. D’une façon nouvelle, à plusieurs, ensemble même je dirais. Une association horizontale de professionnels bancals.

C’est Gryyym l’éditeur, pas un bonhomme derrière son bureau.

Gryyym au service de Gryyym, des histoires à l’intérieur de Gryyym.

Une façon différente de faire de l’édition, de mettre les artistes au centre et le reste autour.

Ça change pas mal, ce renversement de perspectives. Et c’est moins solitaire.

Avec Gryyym, j’assouvis une vieille envie : une revue d’aventures en bandes dessinées. De la BD à papa cool, rock’n roll qu’on ne sait pas ou qu’on ne veut pas faire de ce côté de l’Atlantique. Un genre et une forme un peu moribond, un peu ringard, mais qui sonne tellement juste, une chope sans fin d’une binouze tiédasse mais qui rassasie en profondeur.

Et puis c’est l’occasion de construire une cahute à l’ombre de Corben. Un totem grimaçant qui nous accompagne depuis un bon bout de temps.

Jérôme en interview à la boutique éphémère Ghibli, qu’il tient tous les ans à Paris.

Que fais-tu dans Gryyym ?

Je colmate, j’arrondis, je ponce.

Des chiffres, du juridique, de l’administratif, de la fabrication.

Échanger , observer, écouter, garder le cap.

Ta BD d’horreur préférée?

BPRD. Sans hésitation.

BPRD The Devil You Know, Mignola, Allie, Campbell, Stewart

Une fresque apocalyptique d’une ampleur jamais égalée. Un désespoir gluant, terrifiant qui passe autant par les états d’âme des agents du bureau – à travers des petites histoires d’un quotidien qui déraille dans le cauchemar – que par des envolées épiques, voir carrément mythologiques. Des morts qu’on ne parvient pas à oublier et des monstres qu’on ferait tout pour oublier. La Terre se fend et les hommes, leur civilisation disparaissent, engloutis par des créatures de la taille d’un continent.

BPRD Garden of Souls, Mignola, Allie, Davis, Stewart

Et surtout avec un sérieux et un aplomb sidérant. Il y a (parfois) de l’humour, mais les mecs y croient dur à leurs histoires et à leur personnages. Jamais personne ne ricane par dessus votre épaule, aucune distance, aucune moquerie. C’est salutaire.
Graphiquement, entre l’horreur vibrante et dérangeante de Guy Davis à la noirceur tragique de Laurence Campbell, c’est le bonheur absolu.

Et ça dure depuis 17 ans.

Je suis obligé d’ajouter Hellblazer. God save John Constantine !

Plus récemment Redland (Bellaire, Del Rey), trois sorcières dans le Sud poisseux, trois femmes puissantes qui sombrent.

Et aussi la terrifiante adaptation des Montagnes hallucinées de Lovecraft par Gou Tanabe. Il réussit l’indicible.

Parmi toutes les personnes à qui je voudrais dire merci, je tiens tout particulièrement à remercier David Lloyd et Tommy Lee Edwards, on ne se connaissait pas il y a 20 ans quand ils ont accepté de participer au premier collectif Vampires publié par Carabas. 20 ans après, ils sont encore là.

Hellblazer, Bisley
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